Avoir 20 ans en bord de mer

Ce texte a été classé dans les 10 premiers du concours de nouvelles de la ville de Mesquer-Quimiac.

 

Vendredi 19 juillet 5h00 du matin

Voilà déjà deux heures que je le regarde, que je l’étudie, que je sonde son regard, son âme… Il est jeune, il a quoi ? Vingt ans ? Tout au plus… ? Brun, cheveux très courts, grand. Je sens qu’il a envie de me rejoindre, qu’il a envie de se perdre dans mes méandres. Il me fixe, je pense qu’il ne me voit pas vraiment, il est loin… Loin dans ses pensées, perdu au fond de son monde. Comme il a l’air sombre son monde pour un jeune homme comme lui. Il avance, mes vagues atteignent maintenant ses mollets, et il me fixe… A chaque nouvelle vague, je l’emprisonne un peu plus, je gagne du terrain. J’aimerais tant qu’il me rejoigne. Je suis froide ce matin, il a fait chaud hier mais la nuit a été fraîche, et je ne dois pas dépasser les seize degrés. Mais, il ne s’en rend pas compte. Il se promène, marche de long en large, je vois qu’il réfléchit, je vois bien qu’il est tourmenté. Une idée semble en chasser une autre. Il reste là un instant, immobile et puis, il relève la tête, me regarde et s’avance un peu plus. L’eau atteint ses genoux à présent. Ses yeux sont humides, rougis par la peine.
Toute la nuit, ils ont parlé, chanté, joué de la musique sur la plage. Heureusement, La plage du Cabonnais est une plage isolée. Personne n’est venu leur demander de baisser le son. Ils sont arrivés hier soir vers dix-neuf heures. Ils ont échangé verres, chips et bonbons. Et vas-y que je chante, et que je ris aux éclats. Ils ont joué aussi, ils avaient tout prévu, ballon, cartes, guitare. Je souris toute seule de voir ces générations défiler, chacune persuadée de révolutionner le monde. Chacune pensant être la première en son genre. Pourtant, je les vois, moi, tous ces jeunes, ils sont tous pareils. Ils veulent tous apporter leur pierre à l’édifice, ils ont tous envie que leur nom reste dans l’histoire, et parfois c’est le cas d’ailleurs. Je me souviens de Zola qui avait une maison près d’ici, à Piriac exactement. Il est souvent venu se promener et je sais que certaines de ses histoires sont nées ici, devant moi. Il me plait à penser que j’ai été sa muse, parfois. En témoigne « Les coquilles de Monsieur Chabre » et la Grotte à Madame.
Et eux, là, aujourd’hui, ils sont pareils, ils ont refait le monde cette nuit. C’est bien, c’est comme ça que les idées naissent, que les esprits s’affutent. Mais, lui, ce jeune homme, devant moi, il est différent, très loin de toutes ces considérations politiques ou humanistes. La fête de cette nuit, c’était la sienne. C’est lui qui l’a organisée, ils ont chanté pour lui, c’est lui qui a soufflé les bougies. Ils ont d’ailleurs eu du mal à les allumer. Vingt bougies ! Le vent éteignait immédiatement chaque bougie allumée, ils ont ri et ne se sont pas découragés, il a fini par les souffler une par une. Il les a soufflées mais avec cette noirceur aux fond des yeux, il était de la fête sans y être vraiment. Ils ont eu beau lui demander ce qui n’allait pas, si c’était de prendre vingt ans qui le rendait triste, il n’a pas répondu. Il a biaisé, donné de fausses explications, inventé quelques mensonges incohérents. Ils ne l’ont pas vraiment cru, mais, peu leur importait finalement, ils étaient là pour s’amuser. Ils se sont endormis peu avant l’aube, chacun tremblant dans son sac de couchage, bercé par mes vagues, mon ressac.
Sauf lui. Lui, il a continué à écouter de la musique, joué un peu de guitare, et puis il s’est levé, a marché, s’est approché, m’a fixée comme s’il voulait entrer en communication avec moi, et puis s’est avancé.

19 juillet, 6h du matin

Cela fait une heure qu’il me nargue, me teste. Mais, malgré tout, il avance, petit à petit, maintenant c’est sa taille qui baigne dans mon eau. Je gagne du terrain. Il a froid, il tressaille et ne s’en rend même pas compte. Il est perdu dans ses pensées. C’est comme s’il prenait plaisir à se fondre en moi. Il vient, c’est sûr, il vient !

Lundi 15 juillet, 12h30
– Si, viens ! On s’en fiche de ce que dit ta meuf, elle est à Paris de toute manière, elle en saura jamais rien.
– Tu crois ?
– Grave ! Y aura toute la bande, allez Sam ! Viens j’te dis !
– Ok !
– Cool ! Alors, c’est pique-nique sur la plage, on f’ra les courses ensemble, et… une teuf de ouf ! Et samedi, ni vu ni connu j’t’embrouille, tu la récupères à la gare, comme si de rien n’était.
– Ça marche mon pote ! Après tout, on n’est pas mariés, si elle a pas confiance, c’est son problème.
Tandis que Julien s’apprête à aborder les sujets playlist et recettes de cocktails, il entend la porte de l’entrée se refermer.
– J’te laisse, y a la famille qu’arrive !! J’te rappelle ! A plus !
– A plus !
Ces parents arrivent de la gare, ils sont allés chercher ses grands-parents paternels. Toute la famille se doit d’être présente pour ses vingt ans. Un mois que sa mère prépare cela ! Elle tient absolument à fêter cela convenablement, comme elle dit. « Toi, tu t’occupes d’organiser ta soirée entre copains, mais ton père et moi voulons te faire une belle soirée d’anniversaire avec ta famille. Vingt ans, tout de même ! On veut que tu t’en souviennes ».
Alors, en effet, elle a invité toute la famille. Sa grand-mère maternelle habite juste à côté, son grand-père, quant à lui, les a quittés depuis quinze ans déjà même si tous pensent qu’il est toujours là, quelque part, à les protéger…. Les oncles et tantes feront la route samedi, tandis que les amis, habitant tous autour de Mesquer, n’auront même pas à prendre leur voiture.
Ils ont donc une semaine devant eux pour préparer la soirée de samedi prochain. C’est plus qu’il n’en faut, bien sûr, mais c’est aussi et surtout l’occasion de passer une semaine tous ensemble, profiter de la chaleur estivale, à l’ombre des saules de la propriété de Mesquer, aller à la pêche à pied… Ces parents ont toujours aimé cette maison, elle est pour eux comme un havre de paix, un refuge après les longues journées de travail et un berceau idyllique pour les vacances en famille.
Tandis qu’il embrasse ses grands-parents et les débarrasse de leurs valises, Julien voit que parmi le courrier qu’a ramené sa mère, une enveloppe lui est destinée. Il la prend et la pose sur son lit, tout en expliquant à sa grand-mère qu’il est grand temps qu’elle prenne le relais. Ras la casquette des élaborations de recettes et plan de table !
– Je m’demande si maman ne confond pas anniversaire et mariage !!
– Ne t’en fais pas fiston, je m’en occupe. Et avec joie même ! Allez viens, raconte-moi, tu as une petite amie en ce moment ?
– Mami !! on ne dit plus « petite amie » depuis longtemps…
– Ah… Et, on dit quoi alors ? répond-elle amusée
– Je sais pas moi… Meuf ?
– Meuf ? Pas très élégant dis-moi… Alors ? tu as une « meuf » ?
– Non mami….. Et, à cet instant précis, allez savoir pourquoi, le visage de Marie, son amie d’enfance, lui apparait, ses grands yeux doux et ses gestes délicats qui lui font toujours perdre pied. Cette vision accompagnée d’une légère douleur au ventre lui rappelle qu’elle ne sera pas là vendredi soir….
Après le repas, Julien retrouve sa chambre pour rappeler Samuel. Tandis qu’il ouvre la fenêtre pour faire entrer l’air pur, son regard est attiré par cette enveloppe abandonnée sur la couette. Il la décachète en se demandant s’il vaut mieux prévoir des bières ou de la vodka pour vendredi soir, et commence à lire :
« Mon fils,
Si tu lis cette lettre, c’est que tu auras appris la vérité. Oui, je t’ai laissé c’est vrai, mais je refuse d’employer le mot « abandonner ». Je ne t’abandonne pas mon fils, je te confie, c’est différent. J’ai 17 ans, ton père m’a quittée lorsqu’il a su que j’étais enceinte, mes parents… je n’ose même pas leur en parler. Je viens d’une famille très « vieille France », je ne sais pas comment ils prendraient la nouvelle. Cela fait plus de 6 mois que je ne les ai pas vus. J’ai décidé de partir travailler au pair, je ne savais pas que j’étais enceinte. Je suis rentrée en France pour accoucher, mais ils n’en savent rien. Mais, j’ai des projets, des projets de voyages, des tas de projets… Tu arrives trop tôt, tout simplement. Je ne te laisse qu’une chose, ton prénom : Julien.
Voilà, je voulais t’écrire ce petit mot, pour que le jour où tu chercheras d’où tu viens, tu saches que je t’aime.
Maman »
Coup de poignard dans le ventre, vertiges, nausées, le cœur qui s’emballe…
Non, ce n’est pas possible ! C’est une erreur !
– Maman ! hurle-t-il. Et, pour la première fois de sa vie, ce mot sonne faux, comme décalé.
– Quoi, qu’est-ce qui se passe ? Sa mère est entrée dans la chambre, paniquée, le voyant là debout, elle lui demande : « Pourquoi tu cries comme ça ? »
Mais, il ne peut lui répondre. Il reste là, prostré, incapable de réagir. Sa mère aperçoit alors la lettre, la prend dans ses mains…
– Mon Dieu ! Qui t’a envoyé ça ?
– C’est pas la question !
Il se retourne et découvre cette femme : grande, menue, jolie mais il s’aperçoit soudain qu’ils n’ont aucune ressemblance, pas plus qu’avec son père d’ailleurs ! Il la dévisage comme s’il la voyait pour la première fois. Il voit la larme couler, descendre le long des rides naissantes, et là, il comprend que non, ce n’est pas une erreur…
– Nous sommes désolés, c’est une regrettable erreur. Vous n’auriez jamais dû recevoir ce courrier. En fait, votre mère biologique vient de mourir… C’est pour cela que le dossier est parti au classement, vous n’auriez jamais dû recevoir cette lettre. Nous sommes désolés….
Julien n’écoute même pas la fin de la phrase, et raccroche. Peu lui importe pourquoi ou comment. Le fait est que, un, sa mère n’est pas sa mère, et deux, sa vraie mère est morte. En une seconde, il a perdu deux mères et un père, et rejoint le camp des orphelins, non pire, des abandonnés. Sa fausse mère lui a menti pendant vingt ans. Son père n’est pas son père, sa grand-mère n’est pas sa grand-mère… tout son monde chavire !
Et Marie qui ne sera pas à sa fête…

Vendredi 19 juillet 6h30 du matin

Cette fois, je le tiens, il est à moi. Il grelotte sans même s’en apercevoir. Sa peau est glacée, ses mains, ses lèvres, son visage sont bleus. Il murmure sans cesse les deux mêmes mots « maman ; pourquoi ».
« Pourquoi ». A vingt ans, tout est binaire, noir ou blanc, sans nuances ni camaïeux. Doucement, il commence à pleurer « Marie, pourquoi, toi aussi, tu m’abandonnes ? ».
Un éclair de détermination passe au fond de son regard, il perd pied, il perd pied dans sa tête, il perd pied tout court et commence à boire la tasse, à tousser, son instinct de survie lui ordonne de se débattre mais ses membres sont tétanisés par le froid, et ne répondent plus. C’est très bien comme ça, qu’il se laisse aller, qu’il s’abandonne à son destin. Désormais, ce sera moi sa mère. Nous allons continuer le chemin tous les deux.
Mais, nous ne sommes plus seuls. Ses amis se sont réveillés sans que je m’en aperçoive et ils arrivent, hurlent son nom, nagent à sa rescousse. Il ne les entend pas, il est trop absorbé par son attirance pour moi. Il va me choisir, je le sais. Son souffle se fait plus court, ses gestes plus lents, sa résistance s’amoindrit.
Et là, la vie, ou le destin je ne sais pas, sort son arme secrète. L’ultime chance de le ramener à la raison, de l‘éloigner de moi. Et cette arme, c’est une petite chose, un concentré de charme et de douceur. Quelques décibels auront suffi à l’arracher de mes bras. Il l’a entendue ! Je l’ai vu dans ses yeux. Quand Marie a crié son nom, elle l’a sorti de sa torpeur, et me l’a pris, définitivement !

C’est cela aussi, avoir vingt ans en bord de mer.

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