Squatteuse

Squatteuse, je suis une squatteuse. Nous sommes un peuple de squatteurs, depuis la nuit des temps, nous agissons ainsi. Rien ni personne ne peut rien contre cela. C’est notre destinée, notre façon d’être, de vivre, de nous développer, de nous reproduire. Nous nous installons chez les autres, nous nous insinuons, nous nous incrustons littéralement. Invités, non bien sûr, nous ne sommes jamais invités, c’est même là que réside tout notre art, je devrais plutôt dire tout notre vice.

Nous nous choisissons une cible, un client. Toute personne est une victime potentielle. Parfois, c’est le hasard qui nous conduit vers elle, parfois c’est la personne elle-même qui nous incite à l’approcher, nous attire comme un aimant. Ou mieux encore, ce sont les parents qui nous envoient chez leur progéniture. L’être humain est bizarrement fait. Il est tout à fait capable de tout faire pour attirer celui qui va lui nuire. C’en est risible parfois.

Moi, perso, je squatte chez…. Je vais l’appeler « Victho », ça lui va bien comme nom, Victho, et vous savez pourquoi ? Parce-qu’elle est, à la fois, mon hôte et ma victime. Moitié actrice et moteur, moitié soumise à ma présence. Je la répugne et pourtant elle m’appelle. Elle me hait et pourtant elle me nourrit. Je lui fais mal mais je suis une partie d’elle-même. Voilà pourquoi, j’aime bien ce mot squatteuse parce que je l’ai incorporée, je me suis fondue, dissoute en elle, je suis dans son être, dans son sang, dans ses molécules, dans son ADN, je suis une partie d’elle-même.

Elle me fait marrer parfois. On dirait que je lui manque. Si je m’endors, qu’elle ne m’entend pas, qu’elle ne me voit pas, alors elle s’inquiète. Où est-elle ? Pourquoi se cache-elle ? Quel sale coup me prépare-t-elle ? Quand va-t-elle resurgir ? A quel moment ? Forcément au pire moment … De toute manière, avec moi, c’est toujours au mauvais moment, je m’y emploie avec beaucoup d’application. Et je ne loupe jamais mon coup, je fais toujours mouche, pleine face. Alors, elle rumine, elle ressasse, elle se force à penser à autre chose, elle fait du sport, parfois même elle se bourre de ses saloperies, ses anxiolytiques comme elle dit. Foutaises ! Je suis là, je suis bien là. Mais je me cache, je me terre, je reste tapie en attendant le bon moment… Je me trouve une pièce sombre, bien planquée, et je m’installe, me sustente, je prends des forces. Je me délecte de la voir se débattre contre ses propres démons.

Et, plus elle me craint, plus elle pense à moi, plus elle m’ouvre la route, elle m’accueille, elle m’appelle même ! Quel spectacle délicieux, ce curieux moment où sa pire crainte est de se retrouver face à moi, et que paradoxalement, elle marche droit vers moi, elle court même !  C’est à peine si elle ne tend pas la main pour m’atteindre plus vite. Quelle gourde !

Ce qu’elle a du mal à comprendre, c’est que je me nourris d’elle-même, c’est que c’est elle qui m’apporte tout ce dont j’ai besoin, ma substantifique moelle, elle me l’apporte sur un plateau d’argent, je n’ai plus qu’à me baisser pour ramasser. Elle me ferait presque pitié.

Alors, elle cherche de l’aide, elle appelle au secours. Elle fait appel à des scientifiques, des spécialistes. C’est vrai, croyez-moi si vous voulez, mais il y a des gens dont le métier consiste à trouver des solutions pour se débarrasser de moi, pour nettoyer le terrain, passer le karcher, mais non ça ne marche pas comme ça. On lui a expliqué d’ailleurs : « votre intrus, vous ne pouvez pas le détruire, vous devez apprendre à vivre avec, vous devez l’amadouer, l’éduquer pour le maîtriser ». Et ça, c’est le vrai danger pour moi, le jour où elle comprendra que mon talon d’Achille c’est sa capacité à me dominer, alors là, mes jours seront comptés. Non pas qu’elle aura ma peau, non, je reste invincible, mais je commencerai à perdre des forces, à reculer, à perdre de ma superbe, mais on n’en est pas là, je compte bien qu’il me reste encore quelques belles années devant moi.

Elle, c’est cette femme, là, anonyme…

Et moi je suis sa migraine.

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